Le 19 juin de l’an de grâce 1212

A l’honorable Quaesitor du Tribunal de Provence

Salve !

bord002.pngJe souhaite par la présente signaler au distingué Quaesitor du Tribunal de Provence de l’Ordre d’Hermès des faits potentiellement sensibles ayant trait à notre région, et apparemment à une membre supposée de notre Ordre bien-aimé. Il nous appartient d’y mettre bon ordre avant que les choses ne s’enveniment. J’essaierai de vous livrer autant de détails que possible, pardonnez-moi donc si vous pensez que je gaspille de votre précieux temps.
Le 14 juin dernier, accompagné par le valeureux et anonyme compagnon de l’un des Mages de notre Alliance (Sire Osric, doctrinae Bjornaeris), j’ai escorté le Chevalier Wilfried Dardenard, Noble responsable de la sécurité de nos murs, lors d’un bref voyage à travers notre beau Limousin. Nos pas nous ont mené vers les terres contestées de Cursac, où partisans du Roy de France et Brabançons à la solde du Roy d’Angleterre et du Duc d’Aquitaine – avec l’assentiment tacite de l’évêque de Limoges, dit-on – se livrent une guerre larvée pour la conquête du territoire… Nos affaires céans n’avaient bien évidemment pas trait à ces luttes intestines, mais il se peut que nous y ayons été mêlés à notre corps défendant.
Nous arrivâmes à la nuit tombée dans ce petit village désolé, comme exsangue de ses habitants, alors que le ciel annonçait un impressionnant orage aux pluies cinglantes. Nous allâmes frapper à l’huis de la Commanderie qui honore ce village de sa Spirituelle présence. Las, on nous refusa purement et simplement l’asile. Je puis comprendre que le Don effraie de Pauvres Chevaliers du Christ, je ne me formalisai donc pas outre mesure. Nous pûmes occuper l’une des nombreuses maisons abandonnées et nous y abriter pour la nuit.
Un premier évènement nous alerta : à la veillée, le Compagnon de Sire Osric, que je n’ai jamais entendu proprement nommé mais qui a lui-même servi chez les Templiers, fut terrifié par la Vision d’un gigantesque Dragon noyant les terres de Cursac dans un ouragan de flammes délétères. Etant moi-même doté de certaines facultés innées en la matière – je parle de clairvoyance bien entendu, je ne pus m’empêcher de porter crédit à la vision de mon ami, mais ne cherchais pas à en percer le sens, peut-être distrait par l’évocation de la Mythique créature… Notre étrange ami évoqua cependant une malédiction sur ces terres durant sa transe.
Mais le matin vit le Chevalier Wilfried, d’ordinaire volontaire et dur à la tâche, en proie à un désarroi très surprenant (et je dois signaler que mon autre compagnon de voyage se révéla souffrir du même mal à son réveil plus tardif). Je pris quelque moment pour tenter de réconforter ce valeureux Homme d’Armes, et comprendre ce qui n’allait pas chez lui. Au cours de notre entretien, il me révéla que son sommeil avait été perturbé par un cauchemar d’une rare intensité, dont j’ai promis à Sire Wilfried de ne rien révéler du contenu précis car il touchait des matières très intimes, mais dont je puis vous dire qu’il éprouva les fondements mêmes de sa Foi chrétienne au point de le bouleverser. N’oubliez pas que nous évoquons là un courageux guerrier, peu sujet à la sensiblerie mal placée.

bord017.pngNous restâmes deux jours dans Cursac et sa périphérie pour déterminer les causes de ces évènements peu naturels. Nos différentes rencontres avec la populace anémiée de ce pauvre village nous apprit qu’il avait autrefois été florissant, mais que depuis environ deux ans, sa population avait diminué graduellement, jusqu’à ne laisser qu’un pâtre, une vieille dame et sa petite fille, un vieil homme nommé Guermond, et les neuf Frères de la Commanderie pour veiller à la pérennité de cette communauté… Nous apprîmes aussi que le désespoir qui semblait s’être emparé de l’esprit de Messire Wilfried après son cauchemar, s’acharnait en fait sur l’ensemble de la population depuis tout ce temps, Templiers compris (les jeunes Frères en particulier, mais tous reconnurent avoir souffert, à l’exception des deux plus vénérables d’entre eux). L’Aura Divine pourtant puissante du lieu ne les protégeait donc que partiellement, au mieux.
Nous finîmes par comprendre que cette malheureuse communauté était placée sous l’égide fétide du Malin, via l’un de ses atroces serviteurs. Un Accusateur, d’après le savant Compagnon de Sire Osric, qui confrontait chaque âme à des tourments ignobles et lâches, éprouvant leur Foi durant leur sommeil. Armés de ce savoir, nous demandâmes aux Frères du Temple de contrecarrer les plans du Démon sur le plan Spirituel en donnant l’absolution aux âmes déchirées de Cursac. Ceci força l’immonde créature à s’incarner pour revenir tyranniser les habitants au point du jour. Nous étions préparés à l’affronter, et les forces conjuguées de la Juste magie de l’école de notre Fondateur et des prouesses chevaleresques de Sire Wilfried bannirent prestement l’Accusateur vers son détestable royaume d’origine. (Vous savez sans doute comment fonctionne le système de prestige de la Maison de Flambeau, qui m’oblige ici à signaler sans forfanterie que je fus le premier à frapper, et à considérablement affaiblir le démon ; Sire Wilfried n’intervenant qu’ensuite, comme galvanisé par sa propre violence cathartique – quel piètre Milites aurais-je été si j’avais empêché ce Chevalier Chrétien d’éprouver la Force de sa Foi ? Enfin, ceci n’a que peu d’importance pour vous, votre Honneur. Veuillez m’excuser.) Nous restâmes une journée de plus afin de nous assurer du succès de notre entreprise et du bien-être recouvré des malheureux, et constatâmes qu’effectivement, les gens semblaient reprendre le cours normal de leur vie.
Mais la question en suspens était celle-ci : qui avait invoqué le Monstre sur ces terres ? Mon savoir en démonologie est faible, hélas, mais cette créature aurait sans doute dû être beaucoup plus puissante pour choisir d’agir de son propre chef ici, et avoir les moyens de ce faire… Notre enquête sur la misère morale de ce lieu amena Guermond à nous rapporter ce qu’il avait vu, il y a environ deux ans de cela, peu de temps avant que la Malédiction de Cursac ne prenne effet. A savoir : une cavalière, seule, se présenta aux portes de la Commanderie et y fut reçue. Elle y demeura peu de temps, et en ressortit d’humeur apparemment contrariée (je ne puis confirmer ce fait, il résulte peut-être d’une orientation a posteriori des souvenirs de cet homme). Les faits solides : la jeune femme s’est annoncée aux portes de la Commanderie comme se nommant « Dame Gwenifar », elle arborait sans discrétion la Spirale de la Maison Tytalus, et à son départ de Cursac, elle ramassa une bonne poignée de terre à quelque distance de la Commanderie. Un lien mystique, donc, mais à quelles fins ? La chronologie des évènements m’amène à des soupçons de démonologie interdite par l’Ordre, mais il vous appartient, votre Honneur, de faire la lumière sur la vérité des agissements de « Dame Gwenifar » dans cette affaire. Si sa responsabilité dans ce crime devait être confirmée par votre enquête, je vous saurai gré de bien vouloir informer mon Alliance de la nature de ses motivations, voire de ses éventuels commanditaires. Nous avons pensé à des implications politiques et militaires. Le site semble important aux yeux des stratèges, car durant notre court séjour, la Commanderie reçut la visite du Chef même des Brabançons à la tête d’une troupe de trente hommes (le Chevalier Wilfried l’a identifié formellement). Il est donc envisageable que la pression physique ait été doublée par cette immonde pression morale…
Mais nous pouvons avoir été induits en erreur, car la tromperie la plus veule est l’apanage de l’engeance du Diable. Nul n’est infaillible, nul n’est omniscient. Je suis donc prêt à subir les conséquences de cette lettre si son propos devait s’avérer injustement calomnieux à l’encontre d’une Consoeur, et à fournir les réparations qui s’imposent dans ce cas.

Puisse votre Sagesse nous livrer les clefs de cette douloureuse affaire.

Vous souhaitant tout le succès possible dans votre entreprise de Justice au nom du très honorable Ordre d’Hermès, et me tenant à votre disposition en cas de besoin,

Très respectueusement,

Flavius Phlegeton, filius Aproctum, scholae Flambonis, miles Flambonis.